Fusion UCL-Saint Louis : attention, une bipolarisation de l’enseignement universitaire sur une base philosophique n’est pas du tout souhaitable

 

Souhaite-t-on à l’avenir en Communauté française un enseignement supérieur organisé sur la base d’un clivage philosophique avec d’un côté, les universités et hautes écoles du réseau catholique et de l’autre, les institutions qui n’en font pas partie ? Est-ce cela le modèle d’efficacité vers lequel nous souhaitons évoluer avec pour corollaire, deux blocs qui sur une même zone géographique organisent des formations concurrentes?

On est en droit de se poser la question lorsqu’on constate que malgré l’organisation de l’enseignement supérieur en 5 pôles voulue par le décret Marcourt de 2013, l’Université catholique de Louvain et l’Université Saint Louis à Bruxelles annoncent leur intention de fusionner.

L’exemple de Mons aurait dû servir d’avertissement. Il aurait été clairement plus efficace à Mons d’évoluer vers un enseignement supérieur cohérent regroupant toutes les forces vives de l’enseignement supérieur montois, avec les synergies et les complémentarités que cela aurait pu induire, la création de l’université de Mons en 2009 donnant cette chance à Mons et sa région. Les FUCAM n’ont pas voulu s’y associer et ont choisi de rejoindre l’UCL. J’attends d’ailleurs toujours que quelqu’un vienne m’expliquer quelle aura été la plus value pour la région de cette fusion. En s’appuyant sur une différentiation philosophique, elle aura légitimé un clivage irréversible de l’organisation de l’enseignement universitaire à Mons, avec le dessein sans doute d’extrapoler ce clivage aux hautes écoles de la région.

Si le monde politique suit aujourd’hui la volonté de l’UCL,  l’histoire se répètera demain à Bruxelles. Quand comprendra-t-on  que ce modèle bipolaire est d’un autre temps, qu’il n’utilise pas de façon optimale les moyens publics et que la réalité d’aujourd’hui, c’est de chercher là où on se trouve les meilleurs moyens d’optimiser l’offre de formation avec les acteurs de l’enseignement supérieur qui y sont.

C’est dans ce contexte qu’avec Albert Corhay, recteur de l’Université de Liège et Yvon Englert, recteur de l’Université Libre de Bruxelles, j’ai choisi de m’associer à une carte blanche publiée ce 30 mai 2017 dans le journal Le Soir avec pour espoir de pouvoir attirer l’attention du monde politique sur le danger à sous-estimer la portée de la fusion UCL-USLB car elle constituerait une étape supplémentaire et déterminante vers la bipolarisation de l’enseignement supérieur sur une base philosophique.

La carte blanche des recteurs de l’ULg-ULB-UMONS

L’annonce du vote en faveur de l’absorption de l’Université Saint-Louis par l’UCL d’il y a quelques jours s’est accompagnée (c’est le cas depuis plusieurs mois) de propos lénifiants visant à minimiser la portée de cette manœuvre sur le paysage universitaire francophone. Mercredi passé encore, le Professeur émérite Michel Molitor, sociologue de l’UCL, ajoutait sa pierre à la stratégie de

La réalité est tout autre, et le soin mis à essayer de nous convaincre du contraire pouvait le laisser supposer.

En effet, il faut se souvenir que le temps des fusions d’Universités, encouragées par les dispositions de l’ancien décret sur l’enseignement supérieur dit « de Bologne » du 31 mars 2004 est révolu. Après avoir donné les résultats que l’on sait (fusion des facultés agronomiques de Gembloux avec l’Université de Liège, de l’UMH et de Polytechnique de Mons pour former l’UMons et des Fucam avec l’Université Catholique de Louvain), le décret en question a été remplacé par le décret du 7 novembre 2013 dit « décret Paysage » qui organise l’enseignement supérieur sur une base géographique en 5 pôles, centrés sur les institutions d’enseignement supérieur dont le siège social se situe en leur sein (Pôle bruxellois, pôle hainuyer, pôle Liège-Luxembourg, pôle Louvain, pôle namurois) et dont la « mission principale est de promouvoir et soutenir toutes les formes de collaborations entre ses membres et d’inciter ceux-ci à travailler ensemble en vue d’offrir des services de qualité aux étudiants ». (art. 53 du décret).

Ces pôles sont regroupés dans une seule grande Académie de Recherche et d’Enseignement Supérieur, l’ARES. Sa philosophie est simple et sage : faire travailler ensemble des institutions situées dans une même aire géographique (le pôle) pour favoriser la complémentarité et réduire la concurrence dans l’enseignement. L’article 88 du décret paysage prévoit explicitement que les offres d’enseignement doivent être faites « en évitant toute concurrence ou redondance », [.] « en évitant les concurrences stériles entre établissements et Pôles académiques ». Mais surtout, contrairement aux dispositions applicables aux autres types d’établissements d’enseignement supérieur, encore fort nombreux, le décret paysage abroge toutes les dispositions du décret antérieur qui organisaient les fusions entre Universités, donnant le message clair que la puissance publique ne souhaite plus que le nombre d’institutions universitaires évolue mais qu’elles collaborent.

Nos institutions se sont clairement inscrites dans cette logique qui a fait l’objet d’une décision du Parlement de la Communauté française avec d’ailleurs, faut-il le rappeler, l’appui du CD

La décision des responsables de l’Université Saint-Louis et de l’UCL d’entraîner leur communauté dans une voie contraire à la législation est de leur responsabilité, mais ne peut s’imposer aux autres ni contraindre le monde politique à modifier la loi sous la dictée. En effet, suivre sans balises la demande de modification du décret conduit à rouvrir les manœuvres de rapprochements confessionnels et, en réaction, non confessionnels, dont on peut prédire qu’il finira, dans un délai plus ou moins court, à un clivage en deux blocs de l’enseignement supérieur impliquant les Universités et les Hautes écoles : un bloc confessionnel autour de l’UCL, un bloc laïc autour de l’ULB et des universités organisées par la Communauté française, perpétuant la concurrence stérile que le décret a banni et qui gaspille les énergies et les deniers publics au lieu de regarder les grands défis internationaux qui nous attendent. Cette bipolarisation du paysage de l’enseignement supérieur, c’est le projet de l’UCL, qui demande d’ailleurs au politique dans la décision de fusion non pas de changer le décret pour absorber Saint-Louis mais réclame un cadre législatif qui permette à « deux ou plusieurs universités de fusionner entre elles » (ou qui permette « l’intégration dans une université existante d’une ou plusieurs autres Universités ») [.], « sans que l’efficacité de cette décision ne puisse être tenue en échec par l’exigence d’une décision supplémentaire de la part d’une autorité publique ». On ne peut être plus clair, ce projet de fusion en annonce d’autres, et dépasse le périmètre des seules universités.

Cette vision d’un paysage clivé philosophiquement en 2 blocs n’est pas la nôtre, nous qui travaillons à la coopération sur base géographique et regroupons près de 60 % des étudiants inscrits dans les Universités de la Fédération Wallonie-Bruxelles. En tout état de cause, nous souhaitons rappeler que le décret paysage actuel impose, tant qu’aucun changement n’y aura été apporté, de privilégier l’organisation et les collaborations en pôle lors des discussions sur les nouveaux et importants projets de décrets en cours.

 

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